Tristan

Guillaume Hélin

1
Il était une fois il y a bien longtemps
Un garçon très taciturne appelé Tristan
Toujours la tête ailleurs à rêver d’aventures
A travers le monde de richesses futures
Un beau soir seul tout haut dans le noir il rêvait
La lune avait très tôt du quitter son chevet
Prendre le large voir là où immensément
Sous l’influence de la lune au firmament
L’océan se renverse et renverse l’océan
Berçant dans les abysses les calmars géants
Nul ne sait au juste le nombre de ces bêtes
Dont le grand cachalot de son énorme tête
Traversant les ténèbres descend se repaître
N’écoutant que son cœur il doit croire renaître


2
Le lendemain il voulut partir coûte que coûte
Il avait la tête dure il se mit en route
Sans même dire adieu ni embrasser les siens
N’ayant plus rien à perdre ne possédant rien
C’est tête baissée cependant comme un voleur
Honteux qu’il avança cachant ainsi les pleurs
Qui coulaient sur ses joues et rougissaient ses yeux
Inaperçus aussi le temps était pluvieux
Comme souvent en ce pays qu’il adorait
Une fois rendu à l’orée de la forêt
Il prit par le sentier boueux qui la traverse
Il vit les fougères cassées par les averses
Les flaques miroirs qui trahissent l’éclaircie
Les bogues éclatées les châtaignes noircies
Par l’humidité les ronciers les feuilles mortes
Qui jonchent la terre où rampent les cloportes
Sortis du bois pourri et les talus moussus
Où les russules violettes sur le dessus
Et blanches en dessous sont rognées des limaces
Évoquant la gencive et qu’on suit à la trace
Grâce au sillon de bave peuplé d’arcs-en-ciel
Minuscules qu’elles laissent derrière elles
3
Quand oyant au loin une voix autoritaire
Hurler où te caches-tu maudit ver de terre
Il trembla c’était la voix d’un ogre furieux
Une voix de tonnerre à déchirer les cieux
À plumer les anges à la barbe de dieu
À les dévorer auréole avec le vieux
Barbu aussi rôti aux flammes de l’enfer
Pour finir au dessert les démons Lucifer
Une voix qui dieu soit loué ne court pas les rues
Tristan prit ses jambes à son cou et courut
Tant qu’il pût mais très vite s’écroula dans l’herbe
Barbe verte sentant l’humus ornant l’imberbe
Chair fraîche de son faciès d’autre part duquel
Tentant bien que mal de s’extraire sans séquelles
Creuser son trou ni laisser de traces s’entend
Rien de la sorte de sorte que en sortant
Il avait la tête dure c’est sûr pourtant
Le petit ver de terre s’en sort pour l’instant
Pour le ver de terre le monde est à l’envers
S’exprimant d’une petite voix et en vers
Désuet serait celui qui passe par la tête
Qui n’a d’yeux pour voir ni d’oreilles qui permettent
D’écouter une voix s’échapper d’une bouche
Pardonne la moiteur du museau qui te touche
D’une bouche à quel bout déjà ? préférant taire
Que telle dans la mort sera pleine de terre
En serait-elle dès à présent condamnée
Par l’interdit de parler la bouche pleine et
Toujours embarrassée d’indigestes pensées
4
Si les morts ne sont plus les vivants insensés
On ne peut condamner le respect d’interdit
D’être libre de pouvoir penser ce qu’on dit
Un ogre est là qui rôde et les enfants qu’il mange
Rejoignent à jamais le cortège des anges
Qui au paradis de dieu chantent les louanges
Et tous ensemble prient qu’à la fin tout s’arrange
Que naisse et tout mon corps en spasmes se soulève
Crois-moi et pourquoi te croirai-je c’est un rêve
Une fable inepte un conte à dormir debout
Avec le bétail qui s’échine sous le joug
Au jour le jour !vivre libre sous le soleil !
Ce n’est pas une lumière et pourtant il veille
Attends d’entendre soleil qu’as-tu à lui dire
Parle lui d’astre à homme du haut du nadir
5
Je n’en peux plus où que je sois
Il fait jour cela va de soi
Quel cauchemar peut être pire
Jamais je ne pourrai dormir
Et un jour donc je m’éteindrai
Qui sait ce que je deviendrai
Pas un lunatique j’espère
Avec la raison que l’on perd
Peut-être que l’on s’assagit
Qu’on devient une simple bougie
Qui ne s’est pas sentie pisser
Et qui s’éteint sans rien penser
Sans avertir auparavant
Qu’on s’interrompt d’être vivant
Et d’être aux étoiles pareil
Je parie que le grand soleil
N’explosera que dans l’extase
Et non pas d’un suicide au gaz
6
Dieu ce ver de terre a du manger ma pensée
A réussi à mon insu à s’immiscer
Sans que je l’admette sans que j’en sois instruit
Comment qu’a fait le ver une fois dans le fruit
Il avance il mange et comme il mange il avance
Dans ma tête dieu seul sait ce qu’il manigance
Vraiment avec ce lent empressement des vers
Il sait maintenant que je pense de travers
Que pensant que mangeant ce qui fait que je pense
Que je pense que dieu c’est de la démence
Que par et avec délicatesse il commence
Par le mauvais comment fait-il la différence
S’il progresse en un sens je progresse en ce sens
Jusqu’à ce que se manifeste sa présence
Quand les sens possibles sont à équivalence
Et qu’il n’ose briser ce fragile équilibre
Et que nécessairement avant d’être libre
Il s’impose un trajet de sa propre longueur
Change de sens plus de sens même à la rigueur
Plus de changement et soudain il apparaît
Car à l’instant même où recule le progrès
Une grimace féroce crispe le visage
Familier d’un ogre famélique et sauvage
7
Tristan me crois-tu maintenant qu’il est trop tard ?
Caches-toi car voilà de la mort l’avatar
8
Mon pauvre petit as-tu perdu la raison ?
Je t’ai vu parler tout seul où est ta maison ?
Réponds mon garçon je ne vais pas te manger
Dis-moi ton nom pourquoi vous m’êtes étranger
Parler aux inconnus n’est jamais sans danger
L’âge vous donne-t-il le droit de m’interroger
Ainsi sur qui je suis et où je vais loger ?
Apprenez monsieur que vous m’avez dérangé
Dans mon raisonnement et j’attends des excuses
Votre intrusion ressemble fort à une ruse
Pour s’informer si je suis seul et égaré
Présentez-vous d’abord vous même vous me verrez
Ni rassuré ni ravi mais moins raisonneur
Plus enclin à parler à qui ai-je l’honneur ?
9
Décliner l’être au nom de la chimère
Bête éternellement insatisfaite
Alors que cette vie est éphémère
Et l’autre le miroir aux alouettes
Qui se font plumer pendant la première
Comment s’y profilent les silhouettes
Mutilées à présent à la lumière
De cette clairière sans queue ni tête
Naturellement la vie est amère
Mais rien ne vaut tant que fin on y mette
Et c’est pour cela que l’on désespère
On perd l’espoir à la vouloir parfaite
Si ce n’est de naître de père et mère
10
Et pourquoi donc ne vous ont ils donné un nom
Que sans honte vous ne puissiez dire sinon
Pourquoi s’envelopper d’inutile mystère
Dans des banalités il vaudrait mieux se taire
C’est ce que je pense aussi jamais je ne mens
Sur mon nom je répondrai par ce bâillement
Ensuite je grognerai mon petit jeune homme
Sache que c’est avertir de comment l’on nomme
Pour qui prête l’oreille ceux de mon espèce
Qui comme par magie dans ce monde apparaissent
Me prenez vous pour un idiot je vous demande
Un nom non pourquoi crurent les gens les légendes
Les légendes de peur font elles bégayer ?
Est ce donc tout l’esprit monsieur que vous ayez ?
Je le crains c’est qu’il a la peau du crâne épaisse
Et toi l’ogre je crois ton crâne plein de graisse
Ô graisse perdue rends la moi qui cachalot
Vous plaît-il d’en avoir la gencive ou plutôt
Celle de ces squales bouffant n’importe quoi
Mais qui s’ils s’imposaient le régime adéquat
Seraient moins irrités l’excès alimentaire
En gâtant le sourire aigrit le caractère
Et dans votre cas jeûner serait salutaire
À moins de préférer rester célibataire
Je ne prends pas grand soin c’est vrai de mes gencives
Car ne pensant pas qu’il importe que je vive
Je me laisse aller et mange cru des enfants
C’est trop facile je le sais je vous défends
D’avoir ainsi si peu d’estime de vous même
Je sais qu’au fond de vous vous voulez qu’on vous aime
Je ne dévorerai plus que des orphelins
Il suffit votre nom je m’appelle Ugolin
Si je me souviens bien je mange aussi les mots
Aussi facilement que vous les animaux
Ce n’est pas ce que je voulais dire nabot
C’est pas grave Ugolin c’est un prénom très beau
Merci je ressens une émotion très ancienne
À laquelle aucun mot ne sied qu’il me souvienne
Ou qui aurait pu s’échapper de ma mémoire
Comme des barreaux d’ivoire de ma mâchoire
Ma langue ondule mais les mots qu’elle délivre
Me deviennent étrangers sortis d’un livre
Dans lequel je ne me souviendrai plus de rien
À part d’un château d’un grand château d’où je viens
11
C’est un château de pierre grise
Avec des yeux vitreux en guise
De fenêtre qui veillent sans
Ciller sur de glauques étangs
Parfaitement rectangulaires
Où disons au moins centenaires
Et grouillants des poissons vaseux
Gobent des grenouilles les œufs
Château cerné de pelouse et
D’une pluie vaporisée
Qui chagrine d’une pluie
Qui fait transpirer d’ennui
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Si l’envie vous prend d’y aller
Il n’y a qu’à suivre une allée
D’ossements mais rassurez vous
L’allée est très longue et surtout
On en voit pas le bout elle est
En S et par bonheur la haie
Pourtant miteuse nous le cache
Assez longtemps pour que l’on sache
Ce que c’est que d’être trempé
Jusqu’aux os et qu’on s’est trompé
Finalement qu’il vaudrait mieux
Changer d’avis quitter les lieux
13
Car j’y suis allé
Dans ce mausolée
Quand j’étais enfant
Si je me défends
De trop y penser
Comme au temps passé
Il est une scène
Que j’ai de la peine
À me rappeler
Dont je veux parler
Un seul changement
Tous les ossements
Ont cédé leur place
À de la caillasse
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Il est encor tôt
Non loin du château
Sur les gravillons
Tourne un camion
Avec une benne
Une benne pleine
À ras de gibier
Faisans sangliers
Lapins pêle-mêle
Mâles et femelles
Y’a pas de raison
On dirait qu’ils ont
La varicelle et
Puis j’entends parler
Plus loin dans l’allée
Sur des barbelés
Pourrit une bête
C’est une belette
Elle a une tête
De petit squelette
Trophée misérable
À quoi bon les fables
Que peut l’écriture
Pour ces créatures
Dont par cruauté
La vie fut ôtée
Écrire pour les
Entendre parler
15
Dans les bois avant
On mangeait des graines
On mangeait des glands
J’ai une migraine
C’était la routine
Alors que les champs
C’était la cantine
Mieux que chez maman
Ils ont mis un peu
De plomb dans ma tête
Et en plus il pleut
C’est vraiment trop bête
16
Les carottes sont cuites fini les carottes
C’est râpé ma cocotte fini les radis
On n’en mangera plus dieu j’en sanglote
À part par la racine en paradis
N’importe quoi c’est nous qu’on va bouffer
Nous !avec des patates !tous autant
Que nous sommes !tous et ça va chauffer
Croyez moi c’est l’enfer qui nous attend
Tu as mauvaise mine toi aussi
Je crois que j’ai choppé la varicelle
C’est pas plutôt des vers non dieu merci
Ça sent le roussi comment sont tes selles ?
Mais dis moi ça te gratte ? non et toi ?
La varicelle ça gratte je crois
Je l’aie déjà eue en quatre-vingt trois
C’est pas la varicelle alors c’est quoi ?
Je sais pas une épidémie pareille
C’est la chevrotine à ce qu’il paraît
Je peux donc dormir sur mes deux oreilles
Je ne sens plus rien et tout disparaît
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On y voit plus mon garçon c’est le crépuscule
Nous sommes perdus tu as peur c’est ridicule
Ne te laisse pas effrayer par les murmures
Qui malmènent les oreilles pointues des ramures
Lépreuses qui s’écoutent choir la plus tenace
Sera celle qui restera sourde aux menaces
Du vent n’étant concave ni pourvue de lobe
Elle brave celui qui fait le tour du globe
Entends la nuit tomber dans les arbres aux bras
Glabres le brame du cerf dont l’âme vibra
À faire vaciller les lointaines étoiles
À faire se dresser de ta peau tous les poils
Puis dans le silence frissonnant d’épouvante
Entends Tristan la plainte modeste des plantes
18
La grande fougère
Ce soir est en deuil
L’escargot digère
Son amie la feuille
19
Ogre Ugolin mon nom comment le connais tu ?
Le connaîtrais-je si ton âme s’était tue ?
Ce ver de terre que tu caches dans ta poche
Qui s’est mis à trembler de peur à mon approche
À juste titre d’ailleurs la mienne est maudite
Et gravée dans la roche envoûtée de la crypte
De mon château à jamais à moins qu’un enfant
À l’âme intrépide daigne en la déchiffrant
À voix haute avoir pitié de moi au lieu
De me damner comme jadis le fit dieu
Mais je crains qu’avec ton âme de ver de terre
Apeuré tu ne sois pas cet enfant téméraire
Que sans espoir j’attends depuis le fond des âges
Et en quoi le lombric manque-t-il de courage ?
Lui qui revient de l’autre côté de la terre
Nul autre mieux que lui n’a percé son mystère
Qui sans défense s’expose à tous les dangers
S’il tremblait c’est de peur que je ne fus mangé
Bien avant l’heure et par moins délicat que lui
Qui s’abstient de juger et qui jamais n’a nui
À rien ni personne qui ne fut en vie
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Lombric pardonne à qui sa raison fut ravie
Avec sa pauvre âme de tout cœur il regrette
Que tout ce qu’il peut dire n’ait ni queue ni tête
Ce qui n’est pas ton cas assurément mais quel
Casse-tête de savoir laquelle est laquelle
Afin de faire de convenables excuses
Lombric je crois que mon embarras t’amuse
Les vers non seulement ne manquent pas de cran
Mais de surcroît leur humour attendu me surprend
Tous trois rirent comme ils purent et aussitôt
Se mirent en route en quête du château
Quittèrent enfin la forêt pour la prairie
Prirent un peu de repos dans une écurie
Près de maigres bêtes de trait effarouchées
Au début puis éberluées de les voir coucher
Là ensemble un ogre et un gamin dans leur foin
Le bœuf et l’âne sont également témoins
Cette nuit là de cette scène pour le moins
Miraculeuse osons le mot tandis qu’au loin
Avec ses yeux de verre rêvant de les rejoindre
Le château sur sa peau de pierre sentit poindre
Ce jour tant attendu toute cette lumière
Il n’en crut pas ses yeux dépourvus de paupières
Quand il les vit tous deux marchant main dans la main
L’un souriant à l’ogre comme l’autre au gamin
Descendre dans la crypte et n’en revenir qu’un
Ce n’était pas l’ogre aux gencives de requin
Mais Tristan suivi d’une princesse vêtue
Comme d’une peau de ver de terre mais tu
Peux me croire elle était belle ensemble ils vécurent
Heureux eurent beaucoup d’enfants et d’aventures
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Si tu as le cœur solide et l’âme intrépide
Lis à haute voix ce que gravât sur l’humide
Mur de la crypte le misérable Ugolin
Fut-il pardonné et délivré du malin ?
22
Avec ma marmaille ces monstres m’ont muré
Sommes faits comme des rats dans l’obscurité
Me suis de mes propres ongles défiguré
Ce visage n’était d’aucune utilité
Mes enfants ont trop peur pour être rassurés
Attendre attendre attendre l’espoir m’a quitté
Je renie ma prière à peine murmurée
Car je suis en enfer et en sécurité
Le temps n’y a pas du tout la même durée
On pourrait le confondre avec l’éternité
S’il n’y avait la faim la soif à endurer
L’odeur et la perte de toute dignité
Le temps passa et sa lenteur démesurée
De leur tête chérie comme par charité
D’un pavé descellé je fis de la purée
De leurs yeux arrachés suçais l’humidité
Et mis en appétit commença la curée
Leur sanglante chair ne m’a pas dépité
Au contraire jamais ne fut plus désirée
Comme jamais la mort ne fut plus méritée
Ai gravé ces vers pour mon salut assurer
Sur terre car au ciel nulle divinité
Après cela ne peut sauver vous avouerez
Qu’on peut en douter devant tant de cruauté

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