Du sublime et autres lieux de consommation

Guylaine Dartevelle

C’était un de ces faux jours d’été1, où le soleil paraissait déjà bas, et où les premières pluies avaient déjà jauni les feuilles. En ce jour de dimanche, le métro égrénait les 14 stations qui nous séparaient de notre destination. Les voyageurs, pour certains revenaient de vacances, d’autres allaient visiter la famille en banlieue. C’était un itinéraire un peu « modianesque ». On distinguait une certaine gravité sur les visages un peu chiffonnés, une fatigue apparente. Peut-être la nuit avait-elle été raccourcie par la durée d’un trajet en avion.
Sur le chemin morne et anonyme qui nous menait vers cet hôpital de banlieue, le long de la rue, sur notre gauche, une vitrine pimpante venait rafraîchir cette atmosphère. Une luminosité incongrue, inhabituelle qui sautait aux yeux. Qui venait à notre rencontre. Des couleurs en pagaille, du rouge surtout (celle du sang) et du bleu (celui du paradis).

Deux espèces de verrues dessinées de part et d’autre sur la signalétique, (de la vitrine) étaient-elles censées figurer des clous (des rivets de cercueils ?); des pierres précieuses (il me semble qu’ils étaient taillés à l’identique des facettes d’un bijou), et cette espèce de « vide » béant autour des formes, qui les rendait indistinctes…n’était pas de très bon augure.

SUBLIMATORIUM s’inscrivait en gros caractères, au-dessus d’une vitrine dont nous ne pouvions distinguer l’objet ou même encore moins le contenu, à la distance que nous étions. L’hôpital ne se tenait pas loin. Sur notre droite.

Mais peu à peu ce mot aux consonances funestes, qui n’était pas sans nous rappeler ceux de : solarium dans un accès d’humeur estivale, ou vivarium, ne pouvait nous cacher ses confrères au suffixe moins distrayant : sanatorium, et pour terminer, alors que nous faisions face au magasin funérarium. Bien que quelque part planait l’ombre du crématorium, nous éclatâmes de rire, d’un bon rire sonore et franc, ingénu et primaire pour nous « voiler la face », nous empêcher certainement aussi de regarder encore plus précisément de quoi il retournait.

C’était donc bien çà, un magasin de pompes funèbres ! Tout simplement avec la panoplie des outils de la résurrection fictive. SUBLIMATORIUM ! Quelle idée :
choisir son caveau, sa décoration florale posthume, son cercueil, son urne au SUBLIMATORIUM…

Quelle magnifique idée2, Sublime ! « Forcément sublime », c’est Marguerite Duras qui aurait été contente, elle qui eut beaucoup à faire avec le sublime et les cercueils. Ceux de Tarquinia3 et les autres….

Au retour l’effet sublime et comique était complètement passé. Il faut se souvenir de ces musées italiens qui nous présentent des « cippes » en enfilade, ces urnes funéraires étrusques notamment, si stylisées et caractéristiques selon les époques, qu’on étudie en licence d’histoire de l’art. Entre les tombes4 et les cippes, il est vrai que l’art antique est particulièrement orienté sur le funéraire. Et que dire des sublimes portraits gréco-romains du Fayoum, tous des œuvres destinées à être ensevelies ? Des œuvres de civilisation.

Au cours des études d’histoire de l’art, d’ailleurs, les exposés sur l’art funéraire constituent le pain quotidien des étudiants : puisque évidemment la première mission de l’archéologie était de se pencher sur les fouilles « au sol ». C’est par l’intermédiaire de ces fouilles que les archéologues continuent à pouvoir nous renseigner sur l’habitat, le mode de vie (alimentaire, durée de vie, maladie, famille, cause du décès et datation du squelette etc.) dans n’importe quel endroit du monde. Ces éléments qui paraissent techniques de prime abord ne doivent pas nous empêcher de distinguer ce qu’on a eu coutume d’appeler l’ « ars moriendi », l’art de mourir dans nos civilisations. Puisque l’archéologie est porteuse de sens, de signes, de pulsions imaginaires, elle est aussi le reflet de nos propres démons : ici même elle le montre en proposant un ars moriendi « mercenaire », à l’image de ce que Alain Schnapp nommait en creux une « archéologie mercenaire »5.

La première conséquence de ces recherches est de comprendre un fondement essentiel des civilisations : la mort est associée (a été associée) depuis des temps immémoriaux aux rites funéraires de l’ensevelissement. Aux rites religieux. Que seraient Néfertiti, Toutankhamon, notamment sans les rituels funéraires égyptiens particulièrement riches et qui continuent à interroger les

scientifiques. Que serait le moyen âge sans ses gisants ? Philippe Ariès a mis en évidence dans ses ouvrages que le seul culte religieux qui subsistait à partir des années 1950 en France, était celui qui était associé au culte des morts. Nous avons donc subi définitivement une profonde mutation dans nos mentalités6.

A l’époque antique les grands cimetières romains, à ciel ouvert, comme la Via Appia à Rome sont en quelque sorte les ancêtres de nos cimetières modernes. Combien de mausolées contient une ville comme Rome. Que serait Paris sans le Père Lachaise qui est à lui seul un des lieux les plus visités de la capitale ?. La notion de cimetière demeure associée à celle du culte des morts, du recueillement, même si depuis des temps immémoriaux la ville n’a plus contenu, comme c’était le cas au haut moyen âge et au moyen age, les nécropoles anciennes. Il faut noter, comme le rappelle Philippe Ariès qu’au moyen âge le mot église ecclesia désignait « l’espace tout entier qui entourait l’église « paroichiale (paroissiale) est « assavoir la nef, le clocher et chimeter (cimetière) »7 .Dans les villages de haute montagne des Hautes-Alpes, souvent à l’époque moderne une mutation caractéristique s’opère le cimetière « déménage » pour ne plus être à proximité des habitations8. Les visites pastorales conservées aux Archives départementales nous le rappellent fréquemment.

Nos archéologies modernes ont fait le « lit » d’une modernité qui réduit la mort en cendres. Car la crémation ne peut que rappeler certains rites funéraires funèbres qui ont caractérisé la Shoah…

On ne peut ici s’empêcher de penser à l’urne funéraire de Freud que lui avait offerte la princesse Napoléon avènement de la « mort de soi ». Vraiment, autre époque, autres mœurs ; il faut maintenant s’attendre à un facefunérairebook, un grand temple de la fin, où nous choisirons notre urne, comme un cornet de frites dans un fastfood, payable en direct, avec mur et photo des amis et du caveau.

Nous avions pratiqué l’autopsie archéologique des machines à laver9, sommes entrain de procéder à celle des poubelles qui nous ressemblent tant, il était normal de procéder à celle de nos nouveaux primitivismes de la fin.

Une belle hétérotopie de l’ordinaire vraiment. Notre Vulgate moderne10.


1 Août 2011.

2 Dans 1984 de Georges Orwell, ou dans Soleil vert, y-a-t-il trace d’une découverte aussi « sublime » ?

3 Marguerite Duras, Les petits chevaux de Tarquinia, …

4 On peut se référer aux magnifiques ouvrages publiés dans la collection Skira consacrés à la peinture et l’art funéraire égyptien, grec, étrusque, romain notamment.

5 Alain Schnapp, « Archéologie », Dictionnaire des sciences historiques, sous la direction de André Burguière, PUF, 1986, p.66.

6 Philippe Ariès, « La vie et la mort chez les français d’aujourd’hui », Essais sur l’histoire de la mort en Occident du moyen âge à nos jours, Seuil, 1975, p.157-163.

7 Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident du moyen âge à nos jours, Seuil, 1975, p.27.

8 Je pense ici aux villages de Cervières, ou encore de Ceillac dans les Hautes-Alpes. Voir Guylaine Dartevelle, Eglises médiévales des Hautes-Alpes, Taulignan, 1990, 119 pages.

9 Yves Stourdzé, « Autopsie d’une machine à laver, la société française face à l’innovation du public », Le débat, n°17, décembre 1981, p.15-31.

10 31 octobre 2011, internet annonce dans une de ses dépêches, « En Allemagne, le discount jusque dans la tombe », et poursuit par ce commentaire laconique : « La seule chose qui dérange mes clients, c’est le nom de mon entreprise », affirme le patron de « cerceuildiscount », qui dit « avoir introduit de la transparence dans une branche trop secrète». http://www.liberation.fr/depeches/01012368778-en-allemagne-le-discount-jusque-dans 31/10/2011 

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