Première approche du prisme

Guylaine Dartevelle

« fouiller » et « restaurer » la mémoire archéologique
– Résistance, refuge, traces, empreintes, minorités –

[…] les données archéologiques sont ici, avec nous […] elles sont fondamentalement partie intégrante de notre environnement contemporain et les observations que nous pouvons faire sur elles n’ont d’autre sens qu’ici et maintenant, dans la relation de contemporanéité qu’entretiennent les vestiges archéologiques avec nous […] . [Cela signifie que] l’archéologie n’est pas un domaine qui permet d’étudier directement le passé […]. Il s’agit au contraire d’un champ qui dépend totalement de l’impact qu’ont sur le passé les choses trouvées dans le monde contemporain 1.

Diaclase, comme ce mot est étrange. S’il est géologique avant tout et désigne une séparation, une rupture secrète dans le minéral, il prolonge néanmoins la notion de contact, une forme de promesse, celle de revoir surgir nos mémoires archéologiques les plus secrètes, signes intacts dans la dimension de nos quotidiens puisque « tout système d’objets est aussi système de signes » 2. C’est une trace furtive qu’il faut conserver, une empreinte sur le sol, une pierre de touche qui a résisté, un objet témoin emporté avant une rafle, un débris mémoriel qui est devenu une déjection. Une perte de notre humanité originelle.

Diaclase est un groupe, un lieu ouvert à la transdisciplinarité, où se retrouvent des sensibilités issues d’horizons différents : archéologues, anthropologues (ou les deux), historiens d’art, historiens, ethnologues, géographes, philosophes, photographes, écrivains, sociologues, artistes…

Narration, lisibilité et furtivité des traces de l’in situ à l’extra muros

Depuis les lieux furtifs, paysages précaires ou résilients, nécessaires pour revenir sur les traces de ce passé au visible enfoui et/ou détruit, l’archéologue tient son carnet de notes, au quotidien, comme un journal. Mais c’est un « carnet de notes » du toucher et de la vue (haptique et optique) qui l’engage intellectuellement et physiquement.

En littérature, s’il est nomade, comme chez Virginia Woolf, autobiographique chez Camus, composé de fragments intimes chez Rilke, ou encore d’inspiration archéologico-historique chez Marguerite Yourcenar dans les Carnets de notes de « Mémoires d’Hadrien », certains écrits inédits qui se fondent sur une démarche mémorielle appartiennent aux rameaux de fragments détruits à jamais et que nous devons rassembler, entretenir et porter à la connaissance.

Cette perspective de « lire ce qui n’a jamais été écrit » 3, de « démonter le temps présent pour le remonter» 4 , avec l’idée de remonter à la surface le corps comme lieu/lien archéologique dans un lieu où le morcellement aléatoire compose les restes 5…lieu de la cohérence effondrée où la table pourrait composer (dans un sol anachronique) et abriter les objets trouvés, délaissés (déclassés), spoliés. Telles les recherches de Paula Zelwer-Silberberg (1892-1942), fraternels fragments épars, de cette femme archéologue morte à Auschwitz dont les recherches viennent d’être intégralement portées au jour, et accessibles grâce à son neveu Charles Zelwer directeur de recherche honoraire au CNRS (par l’entremise de Jean-Baptiste Humbert de l’école biblique d’Archéologie de Jérusalem).

Le mémoire dactylographié des fouilles archéologiques conduites à Gezer de 1913 à 1924 (à l’époque de la Palestine mandataire, Israël aujourd’hui) n’a jamais fait l’objet de publications. Les chronologies historiques des fouilles s’étendent sur 9 tombes : bronze ancien, bronze moyen, bronze récent et fer. L’analyse des céramiques permet une comparaison entre les régions du bassin méditerranéen (Chypre, Crète, Egypte, Phénicie, Grèce…) 6.

Grâce au croisement de ces ombres et lumières de l’intangible, naissent, grandissent et éclosent parfois des ferments sur d’improbables racines. S’ils croissent comme des pousses en tous sens, qui cherchent une destination, ce n’est pas en raison de la tâche, mais au rôle transversal et diachronique que nous leur assignons. Au rôle de résistance que nous leur conférons. Il en résulte des rassemblements hors norme : à la fois des formes, des idées, des hommes, dans leur dissemblance /ressemblance. Ceux qui permettent de repousser les limites infranchissables et inimaginables des barbelés.

Si nous ne parvenons pas à analyser et transmettre ces bribes balbutiantes, vacillantes de ces « restes » et de leur ressenti, que saurons-nous un jour de la mémoire archéologique des soubresauts tragiques de nos époques : lieux des camps, mémoire des Roms, des non-lieux refuge, des marges, des transits, des lieux de Résistance effacés, des destins qui se sont croisés dans les prisons de galériens et sur les quais des esclaves, des chemins de l’exil. Lieux précaires de l’autre côté.

Cette initiative a lieu sur « les traces », celles qui éclatent l’unicité de la matière. Elle se réalise dans le contexte d’une rupture historiographique dans la conception post moderne qui ramenait la réalité historique au récit qu’on en fait. Les travaux de Saul Friedländer 7 et de Carlo Ginzburg ont ainsi recadré le débat, par-delà le récit/corpus de matériaux qui font (et sont) signes vers une réalité évanouie ou en ruine, voire disparue complètement.

« Traces », « paradigme indiciaire 8 », « micro histoire 9 », mais aussi « débris du temps » et « reliquat », « ruines évanescentes » 10, « déjections » « fracture » servent de socle à une réflexion de méthodologie archéologique renouvelée notamment par les travaux de Laurent Olivier 11. Celui-ci renonce à restituer le passé « tel qu’il a été » en s’ouvrant à un autre type de temporalité. Elle se dessine en cernant la fuite du réel, l’errance faite d’ombres et de mémoires disparues, qui nous interroge sur la perte, « le sombre abîme du temps », la discontinuité, la lisibilité (ou l’illisibilité ) des empreintes et l’effacement des traces précaires dans un « à-présent » rempli de passé 12. Une saturation disloquée 13.

Archéologie, migrance au sens foucaldien, dans la mesure où « bien plus que l’histoire des idées, l’archéologie parle de coupures, de béances, de formes entièrement nouvelles de positivité » 14, quand il s’agit de séquences amputées qui n’ont pas encore eu le temps de devenir des « lieux de mémoire ».

La «déambulation archéologique» (G. Didi-Huberman), qui appartient à une reconnaissance du passé dans le présent 15, nous fait circuler dans nos mémoires intersticielles, pour nous garder des symptômes de la « demémoire » en entretenant ce feu qui couve dans tout lieu.

Archéologie de l’indice : « rupture des lieux », « palimpseste de l’archive 16 » et « sédiments iconiques »

Diaclase se penche sur les rapports à l’histoire, à la mémoire archéologique et même an-archéologique –celle qui est pétrie de matière – et à l’oubli 17.
Le concept de « lieu », bien connu (notamment des géographes) comme « entrée heuristique de l’analyse de l’espace », révélant le fonctionnement des territoires, mais aussi familier des anthropologues et des psychologues : « lieux matrices » (grotte, crypte) indispensables à la « construction de soi » et à la définition du « rapport à l’autre », redevient depuis quelques années un objet d’études et d’enquêtes. Les années 1970-1980 ont décrypté le « sens du lieu 18 » (Michel de Certeau) et sa mémoire 19 (Pierre Nora), porteur de signes, d’un monde enf(o)ui, disparu et perdu. Le « lieu » qui fait lien est associé à ce qui n’est plus. Dans les années 1990-2000, l’échelle d’observation se déplace vers le lieu comme réponse à la construction des identités face au changement et aux mutations sociétales de la post-modernité. La notion évolue devient multiforme : des « hauts lieux 20 » patrimoniaux aux « non lieux 21 » (Marc Augé), la notion est repensée et théorisée à l’aune des SHS, (sociologues, ethnologues, géographes notamment) afin de tenter de mieux en circonscrire ses limites (frontières, territoire, espace, paysage…) 22.

« Le travail du témoin » 23

Notre mémoire, qui passe par la mémoire de nos corps et de ses fonctions, peut être un lieu de fouille archéologique, et le témoin, qui « porte » le regard a la responsabilité d’assigner un destin à ce que son « archéologie du regard » aura sauvé de l’oubli, à toutes ces images dévaluées, à ces i-marges en quelque sorte qui obscurcissent et saturent notre regard comme des taches, sans héritage visible et lisible. Probablement, et plus que jamais, même s’il s’agit de « sédiments iconiques ».

Puisque, en effet, le « témoin peut être un résistant » 24, parfois malgré lui, en fouillant, en photographiant, en écrivant, il crée l’archive (ce « monument » d’après Foucault), la preuve, et qui va permettre, à lui, et aux autres avec Freud de penser : « ich nicht mehr anders denken kann » 25.

Ces preuves iconiques entachées : barbelés, pieux, clous, lager, poteaux… habitent de trop nombreux espaces. Lorsque Georges Didi-Huberman s’interroge sur ce lieu « raturé, rayé, entaillé, biffé, écorché par les barbelés » 26, nous pensons au témoignage, le nôtre.

C’est une urgence, de parcourir la distance qui sépare le sensible de la résistance sous toutes ses formes – même aléatoires – dans la lignée des travaux de Walter Benjamin, Michel Foucault, ou encore plus près de nous de l’archéologue Laurent Olivier avec comme guide l’archéologie, cette « matérialité de la culture » 27.


1 L. Binford, In Pursuit of the Past. Decoding the Archaeological Record, Londres-New York, Thames and Hudson, 1983, p.19-23.

2 Alain Schnapp, « Archéologie », Dictionnaire des sciences historiques, sous la direction de André Burguière, PUF, 1986, p.60.

3 Georges Didi-Huberman, « Ouvrir les champs, ouvrir les temps » communication prononcée à l’occasion du colloque « Des temps qui se regardent. Dialogue entre l’art contemporain et l’archéologie », Colloque à l’Institut National d’Histoire de l’Art Paris, Lundi 5 et mardi 6 octobre 2009.

4 idem

5 ibidem

6 http://crfj.hypotheses.org/41/

7 Saul Friedländer (eds), Probing the Limits of Representation. Nazism and the Final Solution, Cambridge, Harvard University Press, 1992.

8 Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes », Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat » 1980, n°6, p.3-44. et Mythes, emblèmes, traces : morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1993.

9 Sur cette notion qui ne constitue pas « un corps de propositions unifiées ni une école, encore moins une discipline » (J. Revel), mais plus exactement une pratique historienne des obstacles et des incertitudes, voir Giovanni Levi, « On Microhistory », dans Peter Burke (ed.), New Perspective on Historical Writing, Oxford, Polity Press, 1992, p. 93-112 et Carlo Ginzburg, « Microstoria : due e tre cose che so di lei », Quaderni Storici, 86, 1994, p. 511-539. Appliquée au cas de la Shoah, on se référera à Tal Brutmann , Ivan Emakoff, Nicolas Mariot, Claire Zalc (dir.), « Pour une microhistoire de la Shoah », Le Genre humain, EHESS/Seuil, 2012.

10 Voir infra note 13.

11 Sur ce nouveau « modèle épistémologique », voir Laurent Olivier, Le sombre abîme du temps. Mémoire et archéologie, Paris, Seuil, 2008.

12 Laurent Olivier, « Temps des vestiges et mémoire du passé : à propos des traces, empreintes et autres palimpsestes », Le Genre humain, EHESS, n° 50, L’archéologie comme discipline, (Philippe Boissinot dir.), Paris, Seuil, 2011, p.322.

13 Johnny Samuele Baldi, « Les choses qui passent sans rien laisser : pour une archéologie des ruines évanescentes de Beyrouth ». Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypothèses.org) 5 novembre 2012. http://ifpo.hypothèses.org/4160

14 Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 221.

15 Laurent Olivier, op cit .p. 316.

16 Jacques Derrida, Mal d’Archive, Paris, Galilée, 1995, 154 p.

17 Sur cet aspect voir Henry Rousso, La hantise du passé, Paris, Textuel, 1998, 144 p., Le syndrome de Vichy, Paris, Gallimard, 1987.

18 Michel de Certeau, « Pratiques de l’espace », dans L’Invention du quotidien I : Arts de faire, Paris, Gallimard, 1980, p. 139-190.

19 Pierre Nora, Les lieux de mémoire, op. cit.

20 Voir les contributions, réalisées sous la responsabilité d’Alphonse Dupront, à « Hauts lieux. Une quête de racines, de sacré, de symboles », Autrement, série Mutations, n° 115, mai-juin 1990.

21 Cette notion parfois contestée notamment par les ethnologues et anthropologues, a fait l’objet d’une actualisation par Marc Augé, « Retour sur les « non-lieux », Communications, n°87, « Autour du lieu, Paris, EHESS (Centre Edgar Morin), 2010, p. 171-177.

22 Voir le bilan récent des travaux sur une notion qui revient aujourd’hui en force dans les sciences sociales, Aline Brochot, Martin de la Soudière, « Pourquoi le lieu », Communications, op.cit, p.5-16.

23 Georges Didi-Huberman, Ecorces, Editions de Minuit, Paris, novembre 2011, p.55.

24 Georges Didi-Huberman, op.cit.

25 Jacques Derrida, Mal d’Archive, Galilée, 1995, p.24. [Il ne peut plus penser autrement].

26 Georges Didi-Huberman, idem, p.34.

27 Alain Schnapp, « Archéologie », Dictionnaire des sciences historiques, sous la direction de André Burguière, PUF, 1986, p.60.

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3 réflexions au sujet de « Première approche du prisme »

  1. Madame,

    J’ai été très touché par votre commentaire au sujet de la publication de l’oeuvre archéologique de ma défunte tante Paula sur les neuf tombes de GEZER et je vous remercie pour votre intérêt. De plus, j’ai trouvé votre démarche très intéressante.
    Il se trouve que je suis en possession des lettres que ma tante a écrites depuis la prison de Fresnes et entre avril et juillet 1942. Elle a également écrit et soutenu un diplôme sur BESHT (Baal Shem Tov) à l’issue de sa licence d’histoire. Se peut-il que vous soyez intéressée par ces documents ?

    Ils ont été numérisés et je peux vous les faire arvenir.

    cordialement,

    Charles Zelwer

    PS: Je suis resté un certain temps sans avoir interrogé GOOGLE au sujet de ma tante, ce qui explique ma réaction tardive.

    • Votre message me touche profondément. Sur le plan de la rencontre, et sur le plan de l’archéologie bien sûr.
      Dans le site de Diaclase, il y a une adresse de contact. Ecrivez-moi je vous prie.
      A bientôt, chaleureusement à vous
      Guylaine Dartevelle

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