De ces intelligences blanches…

 Anna Jouy

Diaclase, au plus près de la mémoire

envie de vous raconter ceci

Elle s’appelait Fortezza1. C’était comme une petite fille à laquelle on aurait arraché sa poupée. Un grand regard étonné et triste et la bouche quasi toujours ouverte. Ses cheveux noués en petites queues, la finesse de sa corpulence, et cette expression difficile à décrire de qui a été surpris dans son sommeil, me donnait le sentiment qu’elle allait avoir 8 ans.

Elle en avait 18.

Fortezza venait des Balkans. Quand je dis venir, c’est difficile de la suivre sur ce chemin-là. Elle avait été catapultée serait vraiment plus exact, catapultée en Suisse. Plusieurs membres de sa famille avaient été tués. Oncles, frères ou cousins… Toujours des hommes au combat, qu’on avait égorgés ou fusillés, façon Snipper et l’un d’entre eux sous ses yeux dans un couloir de l’appartement dans lequel elle traînait, une poupée à la main. Quand la guerre.

Arrivée donc en Suisse, il y a plus  de quinze ans, Fortezza parlait le français en laissant traîner la langue sur ses dents, ce qui lui faisait une petite moue boudeuse et qui fascinait aussi. Son visage passait de l’expression d’une enfant à celui d’une femme un brin allumeuse, sans que l’on sache pourquoi.

Quand elle venait dans mon atelier, elle travaillait sans difficultés, restait longuement captivée par sa tâche. Rien ne pouvait laisser entrevoir dans quels abîmes, elle pouvait parfois se plonger. Abîmes oui, elle avait l’air si absente…

Je m’installai près d’elle, l’envie d’en savoir plus me démangeait.

-Me raconteriez-vous… ?

Elle essaya. Oui, elle essaya, mais je me rendis assez vite compte que ce n’était pas ses mots. En fait,  elle répétait quelque chose qu’on lui avait dit et redit, qu’on lui avait raconté. Fortezza était vide.

Cette sorte de creux, de cratère, de ground zéro  m’intriguait, mais je n’en étais guère étonnée. Qui pourrait vouloir garder des souvenirs aussi atroces à fleur de bouche ?

Au fur et à mesure que je travaillais avec Fortezza, je m’apercevais d’une autre étonnante facette de son être. D’un jour à l’autre, les consignes, les apprentissages s’enfuyaient, se perdaient, s’évaporaient… Elle me regardait consternée et riant aussi d’elle-même, me disait

-… Ben c’est comme ça madame… !

J’allais devoir donc beaucoup ancrer son savoir-faire à force de routine, comme si elle devait n’apprendre simplement qu’en répétant des gestes.

Puis vint le jour où je proposai à mes élèves de tenir un journal. J’avais acheté de grands et beaux cahiers, des vignettes, des feutres, des ciseaux. Le journal était à traiter de toutes les façons possibles et selon le désir de chacune. Mes élèves ont toujours été fascinées par ces choses que l’on dit ne convenir qu’aux plus, aux meilleurs, aux très, etc. Elles manifestèrent leur joie, sauf Fortezza…

Fortezza restait devant le cahier, très renfermée. Elle ne voulait pas de cahier! Cela la fâchait, l’énervait ! Je compris la raison de cette attitude après un court dialogue : elle ne savait pas écrire, elle ne possédait pas les connaissances nécessaires pour écrire ce journal. Je lui suggérai alors de faire la même chose en dessinant ou en découpant des images qui exprimeraient tout aussi bien ce qu’elle ressentait. Elle se détendit et se mit donc à tenir elle aussi le dit journal.

 

Une fois par mois, c’était convenu entre mes élèves et moi, je pouvais consulter leurs cahiers. J’adorais ce moment.

J’arrivai ainsi à celui de Fortezza et j’y découvris quelque chose d’étonnant, de stupéfiant : il était rempli de signes. Il y avait là du texte écrit. Ou similairement écrit. Je m’approchai de Fortezza et lui dis admirative,

–          Mais  voilà donc que vous m’avez écrit plein de belles choses, dites –moi…

–          Oui, en effet ! dit-elle fièrement

–          Pouvez-vous me dire ce qui est marqué là… ? Cela m’intéresse…

–          C’est écrit .. il fait beau et je travaille bien. La corbeille se vide

–          Oui ? Formidable !

 

J’étais contente, je l’avoue. Cette simili écriture me ravissait. Le cahier rejoignit la pile mais je pris soin de marquer cette page, je ne sais encore par quelle intuition…

Deux mois passèrent. Je repris les journaux de bord des apprenties et bien sûr celui de Fortezza qui avait lui aussi grossi de bien quelques pages. Je souriais d’émotion en voyant cette énergique écriture tirer son long charabia sur les lignes du cahier. Fortezza vint s’asseoir près de moi, très fière.

– C’est bien n’est-ce pas ?!

– Oui, en effet je suis d’accord, c’est bien.

Je tournais les pages et retrouvai par hasard les lignes qu’elle m’avait traduites.

–          Et ici c’est écrit quoi ?

–          il fait beau et je travaille bien. La corbeille se vide, déchiffra-t-elle avec une certaine lenteur…

–          Pardon ? Qu’avez-vous dit ?

Elle se relut. Je la fis lire ensuite d’autres passages, et elle s’appliquait de la même façon.

Je me rendis à cette évidence : Fortezza, qui n’avait jamais pu apprendre ni à lire ni à écrire aucune de ses deux langues,  albanais et français, avait créé sa propre écriture ! Avait inventé une série de codes dans lesquels elle se repérait facilement pour retenir les jours qui passent.

Cette expérience a été source de bien des réflexions de ma part, mais une chose m’est apparue très clairement. La mémoire cesse de fonctionner lors de grands traumatismes, viol ou guerre, sévices importants. Cette part du cerveau semble se désactiver, se désamorcer et plus rien de ce qui y entre, ne trouve le chemin de la sortie. Lorsque la mémoire cesse de retenir pour pouvoir restituer et mettre au service, l’individu  cesse de pouvoir apprendre également.

Cultiver la mémoire de quelque chose, d’un événement, d’une vie,  c’est en fait rendre praticable le chemin de l’intelligence et de toutes les évolutions qui lui sont attenantes. Le fait que bien des traumatisés perdent la conscience de leur vécu  est une réalité connue. Le lien qu’on peut faire entre le traumatisme et le non accès à l’apprentissage et la connaissance l’est moins.

 


1. Forteresse

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