Avant l’oubli ou les commémorations rhétoriques : pour une mémoire matérielle de l’internement politique en Syrie

Johnny Samuele Baldi (Archéologue doctorant Ifpo Beyrouth)

En disant que « we live in collectives [of humans and not-humans], not societies », Bruno Latour (1999 : 193) exprime génialement une évidence à la fois archéologique et quotidienne. Quitte à contredire la vision traditionnellement platonicienne de la culture comme ensemble d’Idées abstraites et intangibles, cela souligne les aspects concrets de cette même culture, où rites, hiérarchies, principes, règles, droits ne pourraient avoir aucune existence et efficacité s’ils n’étaient pas liés par des jonctions matérielles. Comme pour exprimer que la dissidence politique ou la répression, en tant qu’idées parmi d’autres, ne peuvent être réduites à des séries interminables d’objets, mais, en même temps, ne peuvent exister sans tracts, journaux, menottes, tables de discussions, livres, stylos, instruments de censure, bulletins de vote, etc. Sans une matérialité faite, entre autres, de geôles, hommes, portes métalliques, femmes, bâtons, enfants, câbles électriques, la dissidence politique et sa répression ne seraient, en Syrie comme ailleurs, que des expressions rhétoriques.

Rarement une quelconque idée dissidente a été éradiquée par la culture matérielle d’un quelconque système de répression. Et rarement, la mémoire d’une dissidence a été reconstruite à partir de cette même culture matérielle. Souvent, les traces les plus durables des interactions entre prison et prisonnier se limitent à graffitis et traumatismes gravés en profondeur, mais insuffisants à changer la nature des lieux ou des hommes. Dans les geôles de l’Inquisition, Luis de Léon écrivait De los nombres de Christo avec ses habituels accents poétiques et mystiques ; alors que, reclus à la fin de l’Ancien Régime, de Sade écrivait Justine avec un athéisme et des goûts orgiastiques absolument intacts. L’emprisonnement à Landsberg am Lech n’a nullement altéré les délires de rancune violente du jeune Hitler pendant la rédaction du Mein Kampf, comme, un peu plus tard, les tortionnaires nazis de Leone Ginzburg n’ont affecté ni son engagement de résistant, ni l’amour tendre et passionné pour sa femme. Avant d’être exécuté, en Ma‘âlim fi al-tarîq (Jalons sur la route), Saïd Qutb perpétuait une idée de l’Islam comme solution à tous les problèmes socio-économiques des blocs socialiste et capitaliste, vus et équitablement méprisés comme une seule et unique jâhiliyya (« état d’ignorance »). Et, malade dans un pénitentiaire fasciste, Antonio Gramsci a continué à remplir ses Carnets en traçant les lignes d’un progrès social porté par l’émancipation des subalternes.

Fig.1  Barreaux à Triora (Ligurie), le village des sorcières,  photo J.S. Baldi

Fig.1 Barreaux à Triora (Ligurie), le village des sorcières, photo J.S. Baldi

De même, en Syrie la détention et les tortures ont massacré les corps et les esprits, ont tué, blessé, caché, violé, soumis à chantage des milliers de personnes, mais rarement ont déraciné les dissidences. De nombreux rapports et témoignages (Khalifé 2007) montrent que certains anciens détenus, bien que cassés à jamais dans le physique et dans l’âme, gardent tout simplement leurs idées. D’autre part, en Syrie comme ailleurs, le but du système de répression carcérale n’est pas d’exterminer tous les opposants, ni de les rééduquer, mais plutôt de les surveiller et punir (Foucault 1975). L’isolement par la peur et la rupture de tout lien social ont toujours visé à façonner celle qui, bien avant le début de la révolution syrienne en mars 2011, a été en quelque sorte définie comme « une société d’anciens prisonniers politiques » (Saleh 2006). Suite aux décennies de pouvoir des al-Assad, suite à une révolution longuement pacifique et longuement ignorée par la dite communauté internationale, la Syrie vit une guerre civile sanglante, qui emploie bombardements et voitures piégées contre militaires, miliciens et civils sans aucune distinction. À l’heure où les décomptes des morts, des réfugiés et des déplacés ne sont que des indicateurs toujours en retard par rapport à une réalité de plus en plus dramatique, le moment n’est pas à la fondation d’une mémoire des incarcérations politiques. Notamment parce que le dispositif carcéral marche à plein régime dans toutes ses composantes d’hommes et de choses. Des prisons rouvrent après des années de fermeture, des exécutions sommaires de prisonniers sont parfois commises aussi par les rebelles ; tandis que, pour être engloutis par l’appareil pénitentiaire du régime, il n’est même pas nécessaire d’être miliciens, islamistes ou activistes de tous bords, mais juste blogueurs, avocats, journalistes, ou filles habillées en jeunes mariées affichant des pancartes aux messages pacifistes.

Décider de la possibilité d’une mémoire publique pour les prisonniers politiques sera le sort de la révolution syrienne. Une issue orientée à une permanence des structures du pouvoir actuel ne pourra que déterminer un oubli institutionnalisé par la terreur ou par une « réconciliation nationale ». Mais, même dans le cas contraire, la construction d’une mémoire partagée au sujet des incarcérations politiques demeurerait incertaine. Ces mémoires sensibles se prêtent à devenir proie d’acteurs politiques qui veulent s’emparer du récit officiel de la révolution pour en exclure d’autres instances. Comme pour toutes les révolutions arabes, il y aurait à la fois le risque de la persistance de mécanismes bien rodés, et de nouveaux autoritarismes ayant recours aux mêmes prisons et aux mêmes pratiques. D’autre part, l’instauration d’une propagande officielle autour des prisonniers ne ferait qu’éradiquer l’abjection propre des bagnes, en y établissant des « lieux de mémoire » (Nora 1984 : xxiv) célébrés jusqu’à l’usure, encapsulés et trivialisés par une rhétorique idéologisée produisant une mémoire forcément dysfonctionnelle.

Fig. 2 Bonne année. Copyright Wissam Al Jazairy (http://dawlaty.org/visualarts/rsl-sjyn)

Fig. 2 Bonne année. Copyright Wissam Al Jazairy (http://dawlaty.org/visualarts/rsl-sjyn)

Une mémoire matérielle, antirhétorique et antihéroïque, est radicalement autre : en mesure de déployer une image intime de l’expérience carcérale, ainsi que d’établir des liens avec une réalité faite de solitude, murs épais, passages à tabac, vitres de séparation, interrogatoires, vêtements sales. C’est une mémoire archéologique, qui négocie avec la matérialité spectrale d’un passé dissimulé et non-absent, en le rendant public pour contraster avec la « politique de la disparition » qui caractérise les traumatismes collectifs contemporains (Virilio et Lotringer 1997). Ce travail contre la dissimulation consisterait en une approche des conditions carcérales qui intègre les milieux physiques (les paysages et les contraintes environnementales), les processus (les pratiques dans leurs séquences au quotidien) et la culture matérielle. Cette reconstruction archéologique dévoilerait l’aspect étrange, inattendu et troublant de ce qui est ordinaire et familier, le résultat étant un retournement des apparences de la « normalité » et une exposition des blessures infligées aux individus et au corps de la société (Graves-Brown 2011 : 132).

Parce que, en effet, les incarcérations politiques, bannies du discours officiel, sont intégrées dans la normalité de la « société d’anciens prisonniers » (Saleh 2006). À Damas, la Branche de détention de Bab Touma se trouve en marge du quartier homonyme, tout près d’un hôpital, d’une église, d’une école privée : une zone de boutiques élégantes et adresses relativement touristiques. La douloureuse, méticuleuse précision d’un plan dessiné de mémoire par un ancien détenu de la Branche « 235 » dite « Palestine » évoque des volumes rationnellement compartimentés, et des traitements dignes de l’enfer de Jérôme Bosch. Mais, dans la normalité quotidienne du panorama damascène, la Branche « Palestine » n’est qu’un bâtiment sur la route pour l’aéroport, au milieu d’immeubles résidentiels, devant la Faculté d’ingénierie mécanique. Une mémoire qui touche à ces « héritages négatifs » (Meskell 2002) devrait éviter de les approcher comme de tortueuses dystopies à la Piranèse, renoncer à toute catharsis par l’emphase ou le détachement, renverser le rassurant sentiment de normalité, et en montrer, par force de matérialité, les aspects ignorés, inquiétants, saignants.

Il s’agit d’un renversement qui ne ferait jamais l’unanimité. Parce qu’une mémoire matérielle serait par nature irréductible au silence de l’oubli et à la vacuité de la propagande. Cela obligerait également à prendre conscience qu’un totalitarisme ne concerne pas que le politique, mais s’infiltre aussi dans les fissures les plus intimes de la liberté personnelle, en apprenant une pensée et un langage officiels, en établissant un mode de vie, une normalité. Aujourd’hui, les prisons syriennes regorgent de détenus politiques : elles sont des associations (Latour 1999 : 193) de choses et d’êtres humains, de corps, cellules mal éclairées, cellules noires, idées, chaînes, solitudes, barreaux, matraques. Ces lieux d’abjection, ces cachots qui cachent et ensevelissent, constituent une base solide pour une mémoire publique. À condition d’accepter, dans une Syrie pacifiée, que « le mal était là » (Sontag 2003), à côté des maisons, dans la banalité de la vie quotidienne. Reconnaître que la normalité a souvent été complaisante avec ce mal pourrait éviter que certains tournent la page du totalitarisme en faisant recours à quelques boucs émissaires, et d’autres en faisant appel à la rhétorique d’une prétendue pureté politique et morale. D’ailleurs, une fois renversé le Léviathan de l’autoritarisme d’État, le politique est fait de divisions, critiques et tentatives incommodes de ne pas laisser surgir d’autres autoritarismes. Fonder l’indispensable mémoire des répressions et des dissidences sur la matérialité brute des prisons demande un courage civil inconfortable. Mais depuis presque deux ans, la société syrienne est en train de démontrer qu’elle ne manque pas de courage.


Références bibliographiques

FOUCAULT, Michel, 1975 : Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris.

GRAVES-BROWN, Paul, 2011: “Touching from a Distance: Alienation, Abjection, Estrangement and Archaeology”, Norwegian Archaeological Review 44 (2), pp. 131-144.

KHALIFÉ, Moustafa, 2007 : La Coquille, prisonnier politique en Syrie. Traduit de l’arabe (Syrie) par Stéphanie Dujols, Sindbad-Actes Sud, Paris-Arles.

LATOUR, Bruno, 1999: Pandora’s Hope. Essays on the Reality of Science Studies. Harvard University Press, Cambridge (MA), London.

MESKELL, Lynn, 2002: “Negative heritage and past mastering in archaeology”, Anthropological Quarterly 75(3)557–574.

NORA, Pierre, 1984 : « Entre mémoire et histoire, la problématique des lieux », in NORA, Pierre (éd.), Les Lieux de Mémoire I. La République, Paris, Gallimard, p. xv-xlii.

SALEH, Yassin al-Haj, 2006 : « L’univers des anciens prisonniers politiques en Syrie », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, p. 115-116. http://remmm.revues.org/3037?&id=3037

SONTAG, Susan, 2003: Regarding the pain of others, Picador, New York.

VIRILIO, Paul et LOTRINGER, Sylvère, 1997: Pure war, Semiotext(e), New York.

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