Pars rustica – des modernes appartements beyrouthins

Petites élucubrations archéo-anthropologiques (depuis ma terrasse)

Johnny Samuele Baldi, archéologue doctorant Ifpo Beyrouth

La frénésie immobilière qui prétend bâtir la nouvelle scintillante Beyrouth est souvent accusée de fabriquer une vaste homologation de l’habitat et d’en effacer les caractères spécifiques. En effet, en bénéficiant des conséquences de la « loi sur les anciens loyers », des spéculations et investissements locaux et étrangers, ainsi que d’un climat fébrile de perpétuelle reconstruction post-guerre, les activités immobilières édifient sans cesse une ville en béton et acier, qui détruit ce qui reste de son propre passé (Fig. 1) avec des sentiments oscillant entre un allègre désintérêt et un pervers masochisme. Et, en ce sens, il est probablement vrai que les solutions structurales mises en place – monuments à une modernité ambitionnée, affichée et rapidement rongée par la rouille et le temps – ne sont pas toutes destinées à une mémoire impérissable, notamment si l’on considère l’oubli qui érode, partout dans le pays, les architectures récentes les plus novatrices

Beyrouth, rue Clemenceau : gratte-ciel résidentiel de luxe en construction à côté d’un ancien immeuble désaffecté. Quand les derniers occupants du rez-de-chaussée seront morts ou partis ailleurs, le bâtiment du XIX siècle, désormais vide et délabré, pourra être racheté pour un prix insignifiant, être détruit et laisser sa place à un nouveau gratte-ciel. (Cliché JSB)

Fig. 1 – Beyrouth, rue Clemenceau : gratte-ciel résidentiel de luxe en construction à côté d’un ancien immeuble désaffecté. Quand les derniers occupants du rez-de-chaussée seront morts ou partis ailleurs, le bâtiment du XIX siècle, désormais vide et délabré, pourra être racheté pour un prix insignifiant, être détruit et laisser sa place à un nouveau gratte-ciel. (Cliché JSB)

Cependant, un jugement qui considère l’habitat récent comme trop normalisé non seulement relève d’une idée reçue sur la prétendue variabilité de l’architecture traditionnelle, mais il implique aussi un regard suffisant et archéologiquement erroné. La standardisation des plans et du bâti est depuis toujours ce que l’archéologie recherche pour avancer des interprétations des architectures. La tripartition des maisons protohistoriques en Mésopotamie (Margueron 1989 ; Oates 2006), la disposition « enchaînée » des pièces dans les habitations chalcolithiques au Levant (Kafafi 2010), ou l’organisation des espaces autour de l’impluvium dans la domus romaine sont les éléments fondant  toute étude sur l’urbanisme ancien.

Un regard archéologique qui ne soit pas arbitrairement cloisonné aux restes anciens, ni à ceux en ruine, ne pourrait que s’appliquer avec les mêmes principes aux bâtiments récents et à ceux en construction (González-Ruibal 2007). Si un questionnement anthropologique, à partir des plans des maisons fouillées, a permis d’avancer des hypothèses sur la composition des groupes familiaux et la répartition des activités en Mésopotamie (Forest 2001) ou au Levant protohistoriques (Paz 2012), les appartements les plus récents et luxueux de Beyrouth peuvent, de la même manière, être approchés non seulement dans une perspective fonctionnelle, mais aussi en termes de significations sociales et d’habitus (Bourdieu 1980). Manifestement, en ce sens, la normalisation des dimensions et des formes est le gage de pratiques, besoins, aspirations et goûts esthétiques partagés au sein de la société.

De plus, les immeubles et gratte-ciels qui occupent tous les lots constructibles des quartiers les plus élégants de Beyrouth, comme toute résidence d’une élite économique ou sociale, ne font pas qu’exprimer un mode de vie matérielle : ils indiquent et incarnent aussi les aspirations de la plupart de la population. Il ne s’agit pas juste du monde domestique tel qu’il est pour certains, mais aussi « tel qu’il devrait l’être » pour la plupart des autres (Fig. 2-3).

Beyrouth, Sodeco Square : plan des appartements du gratte-ciel en construction. En rouge : la pars fructuaria (les espaces de travail), qui ne se distingue pas de la pars rustica (les espaces habités par le personnel de service). (Cliché et élaboration graphique JSB)

Fig. 2 – Beyrouth, Sodeco Square : plan des appartements du gratte-ciel en construction. En rouge : la pars fructuaria (les espaces de travail), qui ne se distingue pas de la pars rustica (les espaces habités par le personnel de service). (Cliché et élaboration graphique JSB)

Beyrouth, Achrafieh : plan des appartements d’un immeuble en construction. En rouge : la pars fructuaria (les espaces de travail), qui ne se distingue pas de la pars rustica (les espaces habités par le personnel de service). (Cliché et élaboration graphique JSB)

Fig. 3 – Beyrouth, Achrafieh : plan des appartements d’un immeuble en construction. En rouge : la pars fructuaria (les espaces de travail), qui ne se distingue pas de la pars rustica (les espaces habités par le personnel de service). (Cliché et élaboration graphique JSB)

 

Ces appartements de plusieurs centaines de mètres carrés, aux espaces développés à l’horizontal et où les chambres se situent à l’extrémité opposée à la large pièce de réception, sont, dans la plupart des cas, habités par (ou destinés à) des familles nucléaires issues de la riche bourgeoisie urbaine, avec un nombre assez restreint d’enfants. Par rapport à la maison libanaise traditionnelle, répandue entre Liban et Syrie levantine dès le XIX siècle, les différences sont à la fois dans l’architecture et dans la structure familiale : reflet de l’occidentalisation d’une partie de la société, ainsi que des profonds changements politiques et économiques de l’après-guerre.

À la place d’une construction à plusieurs étages, compartimentée en chambres autour d’une salle commune et d’un iwan pour la réception, les appartements de luxe de la nouvelle Beyrouth préfèrent de larges extensions horizontales : la disponibilité d’espace pour les activités individuelles ou collectives est élue à principal critère de commodité. Sur le plan de l’organisation des espaces (Rapoport 1990), de toute évidence, le principe guide est celui d’une séparation entre ceux proprement résidentiels et ceux orientés au travail. À cette partie de la maison appartiennent non seulement la cuisine et les salles d’eau, mais aussi la chambre des enfants : au cœur de toute la zone se trouve la chambre de la bonne, rigoureusement petite – pas trop plus large que le lit en lui-même – et sans fenêtres.

Qu’à la femme de ménage ne soit pas attribuée la portion la plus splendide de la résidence ne semble pas être une invention spécialement nouvelle, ni typique de la bonne société beyrouthine : l’archéologie a bien relevé ailleurs (et avant) l’existence d’une stricte hiérarchie sociale sur la base des espaces et des conforts disponibles pour les différents occupants d’un bâtiment. Mais, qu’il s’agisse de la pars rustica d’une villa romaine ou de la chambre de bonne d’un immeuble haussmannien, l’habitat du personnel de service est le plus souvent séparé de celui des propriétaires de la maison. La ségrégation des lieux, qui incarne une barrière sociale perçue comme infranchissable entre maîtres et domestiques (qu’il s’agisse d’esclave, valets ou salariés) a, pour ces derniers, au moins l’avantage de créer aussi une distinction entre les espaces de vie et ceux de travail. Le plan des appartements beyrouthins haut de gamme indique, au contraire, une identification entre la bonne et ses tâches : cuisine, ménage, soins des enfants. Le temps pour ses activités personnelles n’est conçu qu’en fonction de son repos nocturne et ses besoins physiologiques, entre une chambre qui se réduit essentiellement à un lit et, parfois, une petite salle de bain située près de la chambre des enfants, aux besoins desquels elle est censée être disponible le jour comme la nuit.

Manifestement, les appartements et les projets les plus riches et récents se signalent aussi comme les plus confortables même pour les bonnes, du moment où, dans les maisons qui datent d’il y a quelques décennies, elles ont le droit de se coucher par terre dans la cuisine ou sur une terrasse. Les « Philippines » – qualification géographique vague pour les domestiques népalaises, sud-est asiatiques, sri-lankaises ou de la Corne d’Afrique arrivées au Liban par les filières bien rodées du trafic d’êtres humains – sont silencieuses, le plus souvent assez jeunes et reconnaissables par leurs tenues roses ou bleu pâle. Leurs conditions ne sont inconnues à personne : situation contractuelle floue, salaires toujours minimes et parfois inexistants, confiscations du passeport pour en réduire la liberté de mouvement, fréquentes violences physiques ou sexuelles, charges de travail souvent écrasantes. D’ailleurs, si elle est présente dans une maison, la pars rustica n’existe que pour abriter un accessoire qui, au-delà de son statut formel, n’est qu’un « instrument qui bouge et parle »1. Les stratégies de résistance – volontaires ou spontanées – à ces conditions de précarité extrême sont souvent très complexes, incluant de multiples et courageuses formes de revendication. D’une part, des « sociabilités des marges » se forment (Doraï et Puig 2012) – autour de l’église le dimanche, ou entre bonnes du même immeuble ou quartier qui promènent les chiens (très heureux d’être confiées aux soins des domestiques plutôt qu’aux caprices de quelques enfants gâtés)2. De l’autre, le balcon qui délimite le plan des appartements offrant un scénario très fonctionnel, le suicide semble être, pour ces « petites bonnes » émotivement souvent très adultes, moins le corollaire du désespoir qu’une forme assumée de protestation éclatante. En tous les cas, ces stratégies du quotidien sont bien trop complexes pour être saisies par un regard archéologique.

D’ailleurs, selon la conception vitruvienne la plus basique, qui lit l’architecture à la fois comme imitation de la nature et extension de celui autour de qui elle est conçue, le potentiel informatif des appartements de luxe de la nouvelle Beyrouth concerne surtout leurs propriétaires. En ce sens, qu’une communauté prospère envisage de vivre dans des habitations de plus en plus confortables – assistée par une main-d’œuvre appartenant à des groupes externes et perçue exclusivement en fonction de son utilité en termes de travail – apparaît, une fois de plus, comme une réédition des rapports de force entre maîtres et sujets, occupants de la pars dominica et de celle rustica. Rien de spécifique à Beyrouth ou que l’on ne trouve pas partout ailleurs dans le monde. D’autre part, l’anthropologie de la maison (Rapoport 1985) a depuis longtemps pris conscience que la hiérarchisation dans certaines sociétés a fait de l’homme le seul animal qui confie à d’autres l’entretien de l’espace qui lui est le plus intime : sa propre tanière.

Ce qui est peut-être remarquable dans le cas beyrouthin est que de la pars fructuaria – la zone de travail réservée au personnel domestique, qui dans les nouveaux appartements ne se distingue pas de la pars rustica habitée par la bonne – fait partie aussi la chambre des enfants. Il ne s’agit certainement pas du premier exemple dans l’histoire où ceux-ci sont élevés et éduqués par du personnel étranger, qu’il s’agisse d’esclaves, salariés ou précepteurs. Même si les bonnes beyrouthines ne sont pas gouvernantes ni institutrices et, donc, leur proximité physique aux chambres des enfants ne se justifie pas par un apprentissage que ces derniers devraient faire auprès d’elles3. Il est donc assez surprenant de découvrir la mitoyenneté entre la chambre des petits et celle de la femme de ménage.

Dans une famille nucléaire, où chacun est censé prendre soin de ses propres enfants, et un système de parenté patrilinéaire ou bilatéral, où l’éducation des petits n’est pas commune à plusieurs groupes familiaux, que la personne physiquement la plus proche aux héritiers de la maison soit un individu externe au groupe, c’est un cas de figure bien étrange4. Et, surtout, il ne s’agit pas d’un cas isolé ou limité aux habitations de familles royales ou investies d’un rôle spécifique, qui prétende le respect d’un protocole même dans le cadre de la vie privée. L’organisation architecturale des maisons de la riche société beyrouthine, qui font l’objet des convoitises des moins aisés, montre comme, même dans des appartements (vastes, mais développés sur un seul étage et sans cloisons infranchissables à l’intérieur) les soins pour les enfants sont considérés comme une lourde tâche à confier au personnel de service, dès lors que ces activités fatiguent trop les parents.

Le postulat de tout évolutionnisme culturel étant que le degré de « civilisation » d’une société est mesurable en termes de distance de ses dispositifs organisationnels d’un prétendu état « de nature », si l’on voulait croire à ce type d’évolutionnisme5, il faudrait reconnaître que la bonne société beyrouthine est vraiment très lointaine de l’état d’« animal-mammifère », où la proximité avec ses propres petits est primordiale. D’ailleurs, en suivant ce même syllogisme, il faudrait penser que la civilisation génère civilisation : la bonne, qui prend soin des enfants des autres, vit seule, dans une pièce très petite, loin de ses propres enfants6.

 

Bibliographie

BOURDIEU, Pierre, 1980 : Le sens pratique, Éditions de Minuit, Paris, 1980.

DORAÏ, Kamel et PUIG, Nicolas, 2012 : L’urbanité des marges. Migrants et réfugiés dans les villes du Proche-Orient, Ifpo et Téraèdre, Paris,  2012.

FOREST, Jean-Daniel, 2001 : “De l’anecdote à la structure : l’habitat de la culture de Gawra et la chefferie nord-mésopotamienne », in C. Breniquet et C. Kepinski, Etudes Mésopotamiennes. Recueil de textes offert à Jean-Louis Huot, Editions Recherche sur les Civilisations, Paris, 2001, 177-187.

GONZÁLEZ-RUIBAL, Alfredo, 2007 : “Arqueología Simétrica. Un Giro Teorico sin Revolucion Paradigmática”, Complutum 18, 2007, 283-319.

KAFAFI, Zeidan, 2010: “The Chalcolithic Period in the Golan Heights: A Regional or Local Culture”, Paléorient 36.1, 2010, 141-157, http://wikileaks.org/syria-files/attach/164/164067_TAP141-158-Kafafi.pdf

MARGUERON, Jean-Claude, 1989 : « Architecture et Société à l’époque d’Obeid », in E. F. Henrickson et I. Thuesen (éds.), Upon This Foundation. The Ubaid Reconsidered. Proceedings from the ‘Ubaid Symposium Elsinore May 30th-June 1st 1988, Museum Tusculanum Press, Copenhagen, 1989, 43-78.

OATES, Joan, 2006: “Tripartite Buildings at Early Urban Tell Brak”, in P. Butterlin, M. Lebeau, J.-Y. Monchambert, J. L. Montero Fenollós, B. Muller (eds.), Les espaces syro-mésopotamiens. Dimensions de l’expérience humaine au Proche-Orient ancien. Volume d’hommage offert à Jean-Claude Margueron (Subartu XVII), Brepols, Turnhout, 33-42.

PAZ, Sarit, “Changing Households at the Rise of Urbanism:The EB I–II Transition at Tel Bet Yerah”, in B. J. Parker et C. P. Foster (eds.), New Perspectives on Household Archaeology, Eisenbrauns, Winona Lake, 2012, 407-436.

RAPOPORT, Amos, 1985 : Pour une anthropologie de la maison, Dunod, Paris, 1985.

1990 : “Systems of activities and systems of settings”, in S. Kent (ed.), Domestic Architecture

 and the use of space and the use of Space, Cambridge University Press, Cambridge 9-20.


1 Selon la typologie que le juriste romain Gaius fait des outils (Institutionum Commentarii Quattuor, II 12-17), « Il existe trois types d’instruments : ceux qui ne bougent et ne parlent pas, ceux qui bougent sans parler (animaux), et ceux qui bougent et parlent (esclaves) ».

2 À Beyrouth existe même quelqu’un qui, avec un esprit curieux et profond (et les yeux de gamine amoureuse des animaux), non seulement remarque la formation de ces sociabilités, mais s’amuse en regardant les chiens heureux, qui agitent leurs queues. Merci.

3 Ce qui, pourtant, aurait beaucoup à apprendre aux enfants.

4 Les appartements où les chambres des enfants sont dans des espaces intermédiaires entre celles des parents et de la bonne (Fig. 2) ne représentent qu’une minorité, alors que dans la plupart des nouvelles constructions les espaces nocturnes des adultes sont bien éloignés de ceux des enfants (Fig. 3).

5 Mais je n’y crois point.

6 Il y a quelques mois, Mme Sofia – bonne éthiopienne qui doit son prénom à Sophia Loren et à un résidu culturel de colonialisme italien – me parlait de sa fille, qui étudie l’ingénierie à l’Université. Elles s’écrivent régulièrement par mail et il semblerait que la jeune encourage la mère avec des histoires drôles pêchées dans les antiquités africaines ou – comme le dit Mme Sofia – « étrangères ». En me montrant le texte d’un mail, elle m’a interrogé au sujet de l’une de ces histoires, qui s’est passée « chez moi ». Car, dans le premier livre des Guerres Civiles, Appien a bien parlé d’une révolte d’esclaves en Italie. Et Mme Sofia trouve que « ce Monsieur Spartacus » avait des idées sensées, qu’elle aurait bien suivies « si elle était jeune ». Je lui ai dit que je n’ai pas connu personnellement M. Spartacus, mais lui il a échoué, tandis qu’elle, qui élève à distance une fille révoltée et bientôt prête à projeter des ponts et des maisons, a bien réussi sa propre révolution.


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