Prisons et camps d’internement politique dans le monde arabe : rêve d’un chantier mémoriel et matériel en temps révolutionnaires

Johnny Samuele Baldi (Archéologue doctorant Ifpo Beyrouth)

Wilde (1909 : 58, 13) avait probablement raison de croire que “where there is sorrow there is holy ground” et que “the supreme vice is shallowness”. Mais de la part d’un reclus (en tant qu’homosexuel) à Reading Gaol, il était probablement trop facile de constater que la terre toute entière déborde, d’une part, de souffrance digne de considération et, de l’autre, d’indifférence généralisée. La mémoire collective (Halbwachs 1941) d’un évènement ou d’un phénomène, au contraire, est une construction sociale qui se fait sur – et contre – l’indifférence de ceux qui n’en ont pas été protagonistes. Dans la plupart des cas, les protagonistes se font témoins des seuls aspects lumineux de l’histoire, en gardant un silence prudent, apeuré ou traumatisé sur les autres (Bermejo Barrera 1999, 2002). Tandis que souvent, pour les rares témoignages qui percent ce silence, la mort naturelle des protagonistes ramène à la normalité l’équilibre entre souffrance et indifférence, de manière à ce que la deuxième l’emporte sur la première.

Il s’agit d’un mécanisme bien rodé, qui fonctionne dans tout type de société à l’égard des malaises et des traumatismes prétendument « marginaux », mais qui, dans les régimes totalitaires, fait l’objet d’une véritable institutionnalisation en ce qui concerne les dispositifs de l’emprisonnement politique (Sherbakova 1992, sur les goulags soviétiques). D’ailleurs, même pour la Shoah – la plus vaste expérience concentrationnaire et d’extermination de l’histoire, qui est devenue la base de toute réflexion sur les systèmes d’internement et un socle de la conscience Occidentale – un questionnement important concerne les enjeux et les modalités de mémoire collective après la mort des derniers témoins directs (Wieviorka 2011) 1

Dans le (des)équilibre conflictuel entre mémoire et indifférence, les pénitentiaires et les camps d’internement politique constituent un cas de figure à la fois extrême et délicat. D’une part, ils représentent un nœud et un choix inéluctables dans la constitution d’une conscience sociale post- (et anti-) autoritaire, toute décision politique de fonder une mémoire de la dissidence sur les lieux de détention impliquant une laborieuse volonté de ne pas seconder le discours officiel sur l’histoire. D’ailleurs, la détention politique crée en elle-même les conditions pour ce discours officiel et son corollaire d’indifférence : elle favorise le mépris social pour les prisonniers, les cache, les renferme et souvent les tue loin des regards, dans un but de surveillance et effacement (Foucault 1975). D’une part, donc, la mémoire des prisons comporte un choix extrême, dur et gênant sur le plan éthique et politique. Mais, d’autre part, ce même choix est hautement délicat, dans la mesure où il pourrait se révéler bien trop facile à faire, la matière sensible et puissante de la mémoire collective étant facile à manipuler et à transformer en simple propagande partisane en fonction d’un changement de régime politique (Bermejo Barrera 2002).

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Fig. 1 : Façade de la Prison des Sables, Beyrouth, 1932 (http://ferdinandtaoutel.blogspot.com/)

En effet, comme le démontre le travail mémoriel sur les prisons franquistes en Espagne (Molinero, Sala et Sobrequés 2003) ou le Museo Storico della Liberazione en rue Tasso à Rome, le souvenir de l’internement politique n’est jamais aisé et comporte un  embarras constant, une gêne durable. Parce qu’il touche à des blessures profondes et fraîches dans le corps d’une communauté. Et si la partie de cette communauté qui a été idéologiquement proche de l’autoritarisme déchu ne voudrait qu’un commode silence, la partie qui a le plus souffert n’a aucun droit à manier la mémoire carcérale comme une massue de vengeance. Manifestement, il s’agit d’une gêne qui coïncide avec l’exercice difficile d’un système politique non autoritaire et non populiste (Dolf-Bonekamper 2002).

Les révolutions qui secouent le dit monde arabe depuis fin 2010 pourraient offrir l’occasion d’un chantier mémoriel sur l’internement dans plusieurs pays qui ont connu des dispositifs carcéraux largement orientés à la répression de la dissidence politique. Après la chute des régimes militaires, un travail semblable a été entrepris dans plusieurs pays d’Amérique du Sud, où récemment des musées de la mémoire ont été réalisés dans les locaux de l’ESMA en Argentine, dans le parc de la Villa Grimaldi au Chili, ou dans les bâtiments utilisés comme cachots par la police au Paraguay. Des immeubles élégants ou anonymes sont sortis du silence imposé par l’indifférence ou par leur propre légende noire et ont commencé à raconter les viols et les tortures, la solitude, le noir, le vide, les cris, les visages des disparus, des survécus, des tortionnaires. Le plus souvent, ces sites de conscience ne rassemblent pas des foules de visiteurs, et leur héritage reste principalement lié à une seule partie politique – celle des anciens détenus et leurs familles. Mais ces lieux de mémoire douloureuse (Dolf-Bonekamper 2002) soulèvent aussi des débats acharnés, offrent une possibilité de résilience, transmettent aux nouvelles générations un passé qui demanderait juste à se cacher dans le refoulement, pour pouvoir mieux revenir une fois oublié.

De toute évidence, pour le « monde arabe », l’opportunité de ce type de mémoire n’est qu’une conséquence des instances révolutionnaires ou d’ouverture politique dans des pays comme la Syrie, le Maroc ou la Jordanie, mais surtout de la chute des régimes en place depuis des décennies en Tunisie, Egypte, Yémen et Lybie 2). La preuve en est l’absence quasi-totale de recherches sur les prisons de ces pays : sous des régimes autoritaires, les pénitentiaires et les camps d’internement politique sont des lieux de torture et non pas des terrains ouverts par les gouvernements aux enquêtes sociologiques 3. Sur la prison de Tazmamart et sur d’autres au Maroc, sur celle de Borj Erroumi en Tunisie, ainsi que sur les pénitentiaires en Lybie, au Liban, en Iraq ou en Egypte il existe des rapports plus ou moins officiels, des témoignages, quelques articles de presse et de rares photos dénonçant des conditions d’internement 4 telles à faire apparaître les normes internationales sur le traitement des détenus comme une vaste blague amère et idéaliste 5. Bien que rares et fragmentaires, les informations sont disponibles. Et, avec la chute de certains régimes autoritaires et l’assouplissement d’autres, les conditions semblent réunies pour prendre du recul par rapport au passé : les photos et les noms de certains prisonniers sont déjà célèbres et des commémorations officielles seront, avec toute probabilité, bientôt établies par les nouveaux gouvernants. Il semble y avoir de quoi s’interroger sur ce qu’une mémoire matérielle, construite par des méthodes archéologiques, pourrait apporter à un cadre où la documentation non seulement déjà existe, mais est aussi de plus en plus disponible.

Fig. 2 : Citadelle du Caire, côté Sud de la Mosquée de Muhammad Ali : restes des prisons anglaises où étaient enfermés les nationalistes égyptiens au début du 20ème siècle. Photo J.S. Baldi

Fig. 2 : Citadelle du Caire, côté Sud de la Mosquée de Muhammad Ali : restes des prisons anglaises où étaient enfermés les nationalistes égyptiens au début du 20ème siècle. Photo J.S. Baldi

Pourtant, différents projets et travaux archéologiques sur le passé récent des prisons démontrent qu’une approche de ce type aux vies des détenus ouvre une perspective nouvelle à la fois sur les communautés des libres et des captifs. Même dans les cas bien documentés, les sources écrites sont toujours issues du point de vue des autorités et ne permettent aucun aperçu de la vie quotidienne, des stratégies organisationnelles et micro-économiques, ainsi que de celles de résistance active et passive des prisonniers. Sur le plan épistémologique et méthodologique, il est impossible de prétexter que ce qui a un important potentiel informatif pour la prison mamertine de Rome Antique ou pour les geôles du temps de la Guerre de Sécession américaine n’a pas d’intérêt pour le monde arabe d’époque contemporaine. L’enjeu n’est pas la simple ouverture d’un domaine archéologique complétement vierge pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord. Dans la mesure où la matérialité des prisons parle à la fois des modalités de vie en régime de réclusion et des relations avec le monde externe, les différentes histoires de lutte, coopération, adaptation et résistance constituent une perspective révélatrice de plusieurs aspects de la vie institutionnelle d’une société.

L’apparition dans les pénitentiaires d’espaces dédiés à la prière, leur intégration dans le plan des constructions récentes, la diffusion d’objets symboliques (talismans, mains de Fatima, chapelets musulmans ou chrétiens, croix), le respect des interdits alimentaires, la présence de tapis ou d’endroit pour les ablutions constitueraient autant d’éléments d’information sur la place et la pratique de la religion (parmi les libres et des captifs) dans les sociétés arabes contemporaines. Un aperçu diachronique des expressions iconographiques et matérielles 6 des différences ethniques, religieuses, culturelles, d’âge ou classe sociale pourrait offrir à la fois une image des identités des prisonniers et un témoignage tangible des comportements réprimés (Molinero Sala et Sobrequés 2003). De même, la dimension des pénitentiaires, l’optimisation des espaces, les typologies des châtiments et des façons de surveiller seraient des indicateurs sur les modalités de réception dans le monde arabe des tendances – nées dans une Europe coloniale, illuministe et positiviste – à transformer l’incarcération en industrie de la ségrégation, finalisée à « surveiller et punir » (Foucault 1975) toute attitude qualifiée de « déviance » 7. Cette reconstruction mènerait ainsi à comprendre par quelles dispositions spécifiques, dans le monde arabe, à la « déviance sociale » des criminels (punis dans les prisons) et à celle « sanitaire » des individus malades, handicapés ou en condition de dépendance (enfermés dans les asiles), s’est rajoutée la « déviance politique » des dissidents (internés et torturés dans les pénitentiaires).

Cependant, le rôle de la culture matérielle de l’emprisonnement dépasse largement les limites heuristiques de la documentation ethnographique et historique. Mobiliers, lits, cellules, graffitis, espaces communs, outils de table, habits, objets personnels et instruments de torture forment une culture matérielle de la mémoire (Lane 2005) : une matérialité qui manifeste la banalité de la souffrance quotidienne des dissidents devenus prisonniers. L’ensemble des choses, dans leurs dispositions et connexions (Hall 2006), « dit » les identités et les vies enfermées des prisonniers, en transmettant une mémoire matérielle nuancée et jamais dogmatique (et donc anti-autoritaire). Ce caractère tangible et durable extériorise l’internement et défie l’indifférence et l’oubli qui s’installent sur le silence traumatisé ou forcé des protagonistes humains : c’est une mémoire autre qui concerne aussi les hommes, mais qui passe par les choses. Les hommes expliquent, racontent. Les choses rendent public, matérialisent un sujet. Elles ont en elles-mêmes, par leur présence matérielle, une organisation et un ordre interne capable de produire implication, empathie, compréhension, ou mémoire.

Bien qu’équitable et démocratique (Latour 2005), la mémoire matérielle n’est pas « objective » en elle-même. Et si les révolutions qui ont secoué et encore bouleversent le « monde arabe » offrent l’occasion historique d’entamer un travail sur la conscience collective, elles ouvrent aussi la voie à toute possible manipulation de la mémoire. En temps post-autoritaires, la contribution que la culture matérielle de l’internement politique pourrait apporter à la société réside notamment dans la gêne qu’elle implique sur le plan politique, éthique et individuel. Les choses qui rendent publique la douleur silencieuse des prisonniers politiques exercent leur poids matériel sur la conscience commune, construisent une mémoire qui n’est pas et ne peut être conciliatoire : elles donnent raison à certains et tort à d’autres, mais à personne de façon définitive.

Wilde (1909: 49) écrit que “I can claim on my side that if I realize what I have suffered, society should realize what it has inflicted on me; and that there should be no bitterness or hate on either side”. Mais dans le cas d’une mémoire matérielle cet apaisement réciproque est impossible : il y a (il doit y avoir) une raison et un tort, des coupables et des victimes, des tortionnaires et des torturés à appeler par leurs noms. Mais la banalité triste et antirhétorique qui témoignerait de l’internement politique dans le monde arabe s’adapterait mal à appartenir à une quelconque faction politique, ainsi qu’à ses célébrations partisanes. La mémoire matérielle devrait avant tout éviter de surcharger de mots, symboles, discours, commémorations et cérémonies les lieux d’abjection et torture. Pour éviter que la rhétorique moraliste d’une seule faction s’impose, en s’appropriant du récit officiel des dissidences, des emprisonnements et des révolutions, et en construisant des « lieux de mémoire » (Nora 1984) déjà usés dès leur institutionnalisation. La voie difficile d’une mémoire matérielle qui reconnait le tort et la raison, mais qui condamne avant tout les pratiques de l’internement politique, tend à cultiver la gêne fertile qui n’autorise personne à faire à nouveau ce que certaines matérialités peuvent rappeler à chacun. Pour les pays arabes en temps révolutionnaires, où d’anciens prisonniers politiques ont accédé au pouvoir, et surtout pour ceux – comme la Syrie – où les prisonniers restent encore dans leurs geôles, l’exercice de la gêne intrinsèque à cette mémoire matérielle pourrait jouer le rôle d’ « antidote archéologique » (l’un des antidotes mémoriels possibles) au risque qu’à un autoritarisme en suive un autre 8.


Références bibliographiques

BERMEJO BARRERA, José Carlos, 1999: “La Historia, la Memoria y el Olvido”, in BERMEJO BARRERA, José Carlos et PIEDRAS MONROY, Pedro Andés, Genealogias de la Historia. Ensayos de Historia Teórica III, Madrid, Akal.

2002: “¿Que debo recordar? Los Historiadores y la configuración de la memoria”, in Memoria y Civilización 5, p. 191-218.

COLIN CASELLA, Eleanor, 2007: The Archaeology of Institutional Confinement, Gainesville, University Press of Florida.

DOLF-BONEKAMPER, Gabi, 2002: “Sites of hurtful memory”, in Conservation : The Getty Conservation Institute Newsletter 17/2, p. 4-10.

FOUCAULT, Michel, 1975 : Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris.

GEISSER, Vincent et MARZOUKI, Moncef, 2011: Dictateurs en sursis. La revanche des peuples arabes, Ivry-sur-Seine, L’Atelier.

HALBWACHS, Maurice, 1941 : La topographie légendaire des Évangiles en Terre Sainte. Étude de mémoire collective, Paris, Presses Universitaires de France [rééd. 1971].

Hall, Martin, 2006: “Identity, memory and countermemory: The archaeology of a urban landscape”, in Journal of Material Culture 11(1/2) 189–209.

KHOSROKHAVAR, Farhad, 2004 : L’Islam dans les prisons, Paris, Balland.

KOLA, Andrzej, 2000 : Belzec. The Nazi camp for Jews in the light of archaeological sources. Excavations 1997-1999, Warsaw-Washington: US Holocaust Memorial Museum.

LANE, Paul, 2005: “The material culture of memory”, in JAMES, Wendy et MILLS, David, (eds.), The Qualities of Time. Anthropological approaches, Oxford, New York, Berg, p. 19-34.

LATOUR, Bruno, 2005: “From Realpolitik to Dingpolitik – or How to Make Things Public” in Bruno LATOUR and Peter WEIBEL (eds.), Making Things Public: Atmospheres of Democracy, Cambridge, MIT Press.

MOLINERO, Carme, SALA, Margarida et SOBREQUÉS Jaume, 2003: Una immensa prisón : los campos de concentración y las prisiones durante la guerra civil y el franquismo. Barcelona, Crítica.

NORA, Pierre, 1984 : « Entre mémoire et histoire, la problématique des lieux », in Nora, Pierre (éd.), Les Lieux de Mémoire I. La République, Paris, Gallimard, p. xv-xlii.

SHERBAKOVA, Irina, 1992 : “The Gulag in memory”, in PASSERINI, Luisa (ed.), Memory and totalitarianism, International Yearbook of Oral History and Life Stories vol. 1, Oxford, Oxford University Press, p. 103-115.

WIEVIORKA, Annette, 2011 : L’Heure d’exactitude ; Histoire, mémoire, témoignage (Entretiens avec Séverine Nikel), Paris, Albin Michel.

WILDE, Oscar (edited by ROSS, Robert), 1909: De Profundis, New York, G. P. Putnam’s Sons.



1 Plusieurs générations de travail mémoriel sur la Shoah ont produit une documentation extrêmement solide, d’innombrables bibliographies, une large littérature, musées, monuments, journées « de la mémoire », associations, archives, conférences, voyages scolaires, recherches historiques, sites internet, panneaux explicatifs, journaux intimes, etc. Sans, pour autant, pouvoir assurer la persistance des mémoires transmises. L’une des voies parcourues pour essayer de contraster le caractère irrémédiablement éphémère de la mémoire a été de la lier à la matérialité des lieux, des paysages et des objets. Il ne s’agit pas que d’une stratégie de muséalisation des sites des camps, mais aussi d’une mise à contribution des moyens de l’archéologie pour faire de la culture matérielle de l’internement un témoin durable de la Shoah (Kola 2000)


2 Il n’est pas question ici de donner une lecture aplatie d’un phénomène complexe, multilinéaire et largement encore inachevé comme le processus qui a été défini des « printemps arabes » (avec une définition tributaire d’un eurocentrisme qui ne sait imaginer une révolution sans l’insérer dans un modèle prétendument universel qui s’étale entre la Bastille de 1789 et Place St. Venceslas à Prague en 1968). La révolution syrienne est encore en cours et chaque jour compte ses nouvelles victimes, tandis que d’autres mouvements ou revendications, comme au Bahreïn et en Algérie, n’ont abouti à aucun changement institutionnel. Les raisons, les modalités et les conséquences de ces mouvements sont en général spécifiques à chaque pays, et les différents processus progressent de façon souvent conflictuelle, notamment dans le cadre des débats ou de l’approbation des nouvelles Constitutions. En tant que non spécialiste, face à un ensemble de phénomènes qui continueront à marquer l’histoire mondiale et qui ne font que commencer à interroger les sciences sociales,  je me limite ici à souligner l’impulsion protestataire antiautoritaire (Geisser et Marzouki 2011) qui a bouleversé les systèmes politiques précédemment en place.


3 Les importants travaux qui dénoncent les atrocités commises par les israéliens dans la prison de Khiam au Liban méridional ne gênent la sensibilité politique d’aucun gouvernement arabe. Sinon, les enquêtes qui touchent à l’Islam en tant que phénomène culturel et religieux dans les prisons (Khosrokhavar 2004) concernent notamment les pénitentiaires français.


4 Les associations de soutien aux anciens prisonniers, les militants des droits de l’homme, les activistes engagés contre l’internement politique ne sont pas juste une source d’informations sur les conditions carcérales : ils offrent une aide matérielle à la réinsertion, ils écoutent les récits, ils nouent les premiers lacets des mémoires personnelles, pour les faire sortir d’une dimension strictement individuelle et les lier à des réseaux de solidarité.


5 Dans la plupart des cas, il s’agit d’informations qui ne couvrent pas la période la plus récente, suivie aux bouleversements des régimes politiques. Comme pour tous les autres aspects des révolutions arabes, les conditions carcérales de la première phase post-autoritaire comportent des spécificités dans chaque pays. En général, l’accès au pouvoir de formations politiques islamistes, qui (avec d’autres mouvements) ont fait l’objet de décennies de persécutions, a accru la sensibilité au sujet du traitement des prisonniers. Il est cependant choquant que la nouvelle Constitution égyptienne, qui dans l’article 36 condamne les « injuries physiques ou morales », réussit, par un remarquable effort rhétorique, à ne jamais mentionner le mot « torture ».


6 La disponibilité ou pas d’une tenue carcérale officielle pour tout le monde, les types et la répartition des outils pour les soins personnels, la présence ou moins de bureaux dans certaines cellules, l’existence et la nature de livres disponibles ne sont pas juste des détails, mais des marqueurs de différentes orientations et identités. Et, quant aux graffitis sur les parois, comme démontrés par ceux des geôles de toute époque, les images sexuelles (en soi extrêmement intéressantes) ne sont qu’une minorité.


7 Par une approche archéologique et comparatiste de plusieurs cas d’étude, Colin Casella (2007 : 24) montre, par exemple, comme, dans l’expérience américaine des années 1830-1860, ont été reçues et adaptées les théories européennes tendant à séparer de la société tout individu porteur de comportements « déviés ». Si l’aboutissement conceptuel et architectural de ces théories a été le panoptique imaginé par les frères Bentham, quelle a été leur réception dans le monde arabe à l’époque coloniale et après les guerres d’indépendance ?


8 C’est un souhait, c’est un rêve.

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